La Russie est de retour en Crimée, le peuple de Crimée est de retour à la maison. L’émotion est grande, semblable à celle qui inspira ces vers à Voltaire, lorsqu’à l’issue de la guerre russo-turque de 1768 les Russes mirent fin au khanat de Crimée :

Combattons, périssons, mais pour notre patrie.

Malheur aux vils mortels qui servent la furie

Et la cupidité des rois déprédateurs !

Conservons nos foyers ; citoyens sous les armes,

Ne portons les alarmes

Que chez nos oppresseurs.

Où sont ces conquérants que le Bosphore enfante ?

D'un monarque abruti la milice insolente

Fait avancer la Mort aux rives du Tyras ;

C'est là qu'il faut marcher, Roxelans invincibles ;

Lancez vos traits terribles,

Qu'ils ne connaissent pas.

Frappez, exterminez les cruels janissaires,

D'un tyran sans courage esclaves téméraires ;

Du malheur des mortels instruments malheureux,

Ils voudraient qu'à la fin, par le sort de la guerre,

Le reste de la terre

Fût esclave comme eux.

La Minerve du Nord vous enflamme et vous guide ;

Combattez, triomphez sous sa puissante égide.

Gallitzin vous commande, et Byzance en frémit :

Le Danube est ému, la Tauride est tremblante ;

Le sérail s’épouvante,

L’univers applaudit.

Ceux qui aujourd’hui poussent des cris d’orfraie à la suite du salutaire retour de la Crimée au sein de la mère patrie sont ceux-là mêmes qui, en 1999, dans le cadre d'une offensive de l'OTAN sans mandat onusien, ont applaudi aux bombardements de Belgrade par l'aviation turque. La Serbie à peine sortie de cinq siècles de nuit ottomane, et après avoir vaillamment combattu à nos cotés durant les deux guerres mondiales se retrouvait aux prises avec les successeurs des collabos et convertis de la Porte et sous les bombes de ses anciens bourreaux non repentis.

Mais aujourd’hui le temps de l'hyper-puissance américaine est révolu. Nous entrons désormais, avec le grand retour de la Chine (son PIB dépassera celui des Etats-Unis en 2020), dans un monde bipolaire. Monde lourd de menaces analogue à celui de 1914, prémices d’une guerre de trente ans qui dévasta l'Europe. Cette guerre fut l'épilogue de la première mondialisation, celle sous égide britannique, hégémonie que menaçait l’essor fulgurant de l’Allemagne impériale. Lire l’excellent livre de Jean-Pierre Chevènement, probablement le meilleur qu’il ait écrit : 1914-2014 : l'Europe sortie de l'histoire ? Ed. Fayard.

Afin d’éviter ce dangereux face à face sino-américain qui consacrerait notre sortie définitive de l’Histoire, l’Europe à travers ses puissances continentales (France, Allemagne et Russie) doit devenir un acteur stratégique indépendant, condition indispensable à un monde multipolaire. Monde multipolaire qui n’est pas en soi une garantie de paix mais qui pourrait contribuer à une paix, même relative. C’est cette indépendance que l’hegemon américain s’évertue à casser en cherchant à isoler et à affaiblir la Russie, entre autres en s’appuyant sur l’islam en Asie centrale, au Proche-Orient, dans le Caucase et dans les Balkans. La sempiternelle obsession des puissances maritimes anglo-saxonnes, jadis l'anglaise aujourd'hui l'américaine, est d'empêcher l’essor d'une puissance continentale comme la France, l'Allemagne ou la Russie. Afin que la France ne reprenne pas trop du poil de la bête, Lloyd George avait refusé en 1919 à Clemenceau la sujétion de la puissance allemande. Ceci allait coûter très cher vingt ans plus tard. Au sortir de la seconde guerre, cette fois-ci ce sont les Américains qui à travers leur agent Jean Monnet feront le nécessaire pour contenir la France. « La construction européenne est le temps qui permet à l’Allemagne de recouvrer sa souveraineté pendant que le France perd la sienne » (Marie-France Garaud).

Loin des vieilles lunes absconses, abracadabrantesques et obsédantes d’un improbable « complot judéo-maçonnique », le problème est américano-islamique et accessoirement allemand, le moins que l’on puisse dire est que l’Allemagne n’est pas très coopérative !

La Russie nous montre le chemin, son retour est la meilleure nouvelle de la décennie écoulée. La troisième Rome (Moscou) a semble-t-il abandonné durant la parenthèse soviétique le dessein de replacer la croix orthodoxe au sommet de la coupole de Sainte-Sophie, autrement dit de restituer la deuxième Rome (Constantinople) à l’Europe, mais il n’en demeure pas moins que l’accès aux mers chaudes est pour la Russie, hier comme aujourd’hui, un intérêt vital.

Pascal Olivier