« L’urgence est qu’il va falloir finir par tomber d’accord pour dire : les souverainetés nationales ont dépassé leur stade d’efficacité, elles entrent dans la période de la nuisance ». Ce cri du cœur a été prononcé par Michel Rocard, le 2 septembre 2010 à l’université d’été du Medef en conclusion d’un discours qui attribuait au patronat le monopole de la connaissance du monde extérieur susceptible d’inspirer les nouvelles autorités : « Le seul milieu qui connaisse quelque chose au monde extérieur, ce n'est pas vraiment les journalistes ; ce n'est pas les hommes politiques, ils ne sont référés qu'à leurs seules traditions ; ce n'est pas le monde salarial et ses syndicats ; ce n'est pas beaucoup les intellectuels, trop sensibilisés à leur langue et à leur culture ; c'est vous les patrons. Vous n'avez pas de substituts. Vous êtes la seule expertise en connaissance du monde extérieur par rapport à ce qui s'y passe. Dites vos peurs, faites pression, il est grand temps mais laissez pas passez... » 

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Ce laïus a été prononcé par Michel Rocard en plénière, en début d’après-midi, les joues rosies (in vino veritas !) assis à la tribune à côté de de Pascal Lamy, lui-même assis à côté de Dominique Reynié un tantinet gêné par autant de franchise. Pascal Lamy un proche de François Hollande qui avait plaidé pour des « petits boulots » payés en dessous du Smic. « Pascal Lamy à l’OMC et DSK au FMI, les socialistes français sont à la tête du capitalisme mondial » avait naguère fait remarquer Jean-Pierre Chevènement.

C’est là qu’on mesure l’abîme qui sépare la première gauche incarnée par Jean-Pierre Chevènement et la deuxième gauche incarnée par Michel Rocard. Entre Le CERES et le PSU le fossé s’est creusé après la contre-révolution de 1968.

Mais Michel Rocard était un homme sincère qui croyait à la force des idées écrit Jean-Pierre Chevènement. Florian Philippot ajoute qu’il avait une certaine élégance. Il était accusé de dérive droitière par des « camarades » beaucoup moins sincères que lui qui faisaient exactement la même politique que lui. Par exemple, Pierre Mauroy, un homme classé à gauche était sur la même ligne que Rocard. Lire «Pierre Mauroy, contre-panégyrique pour une crapule de droite ».

Michel Rocard avait en commun avec Pierre Mendes France son mentor et avec Jean-Pierre Chevènement d’avoir manqué son rendez-vous avec l’histoire en n’accédant pas à la magistrature suprême. Trop honnête, trop sincère, pas assez retors et menteur, pas un « tueur » comme disent les acculturés. Le Florentin, François Mitterrand, avait transformé les trois ans de Rocard à Matignon en une sorte de cohabitation. En 1994 pour les élections européennes il s’était arrangé pour que Bernard Tapie soit tête de liste du MRG afin de réduire le score de la liste du PS emmené par Michel Rocard à une peau de chagrin. Berlusconi et Tapie étaient devenus les hérauts de la fausse gauche.

Un autre trait de caractère de Michel Rocard était son goût pour le compromis. Il ne voulait fâcher personne ce qui lui valait d’être apprécié par les médias mais ne suffit pas à faire une politique digne de ce nom. Le compromis obtenu en Nouvelle-Calédonie est une bombe à retardement qui va bientôt nous exploser à la figure.

Michel Rocard n’était pas un républicain. En 1989 en poste à Matignon lors de l’affaire du voile de Creil, le Munich de l’école républicaine, il n’a rien fait pour s’opposer à Lionel Jospin qui s’était lâchement défaussé sur le Conseil d’Etat. Un avis juridique ne peut remplacer une politique !

Michel Rocard n’était pas un patriote. Il avait pris fait et cause pour l’amputation des départements algériens. Il n’était ni Guy Mollet, ni François Mitterrand ni Jacques Soustelle.

Il était favorable à l’entrée de la Turquie dans l’UE, aux alentours de 2023. Il avait écrit un livre avec Ariane Bonzon : « Oui à la Turquie ». Il y développait que l’Europe ayant renoncé à la puissance politique, elle n’était plus qu’une vaste zone de libre-échange, et que dans ce cas, l’adhésion de la Turquie ne posait pas de problème. Mais La Turquie, le pire ennemi de l’Europe et de la chrétienté, n’a quant à elle renoncé ni à la puissance politique ni à sa puissance impériale. Elle n’entrera en Europe qu’en position dominante, pour en prendre possession quand le rapport de force lui sera favorable. Croire qu’elle consentira à des délégations de compétences, à des transferts de souveraineté ou qu’elle se soumettra à l’acquis communautaire est faire preuve de méconnaissance, d’irénisme ou de mauvaise foi. Dans le cas de Michel Rocard j’ai la faiblesse de penser qu’il s’agit d’irénisme. 

Dans le même registre du renoncement à la puissance politique et à la puissance tout court, il était partisan de l’abandon de notre Force de dissuasion nucléaire. Il en était resté à l’obsolète fin de l’histoire de Francis Fukuyama, fin des guerres idéologiques et consensus sur la démocratie libérale. Pour mémoire c’était Jean-Pierre Chevènement qui avait naguère pesé de tout son poids pour convaincre la gauche de conserver notre force de frappe. Michel Rocard s’apprêtait à soutenir la candidature à la présidentielle d’Alain Juppé lequel lui aussi s’était prononcé pour l’abandon de notre force de Frappe. 

Michel Rocard était un ennemi de la Nation ami des patrons, sincèrement à droite il se pensait sincèrement de gauche.


Pascal Olivier