En juillet 1962 le sous-lieutenant Chevènement est Préfet d’Oran (par interim) ; bien que, comme nombre de gens de gauche à l’époque, il ait été, jeune, favorable à l’Algérie Française, il y organise l’abandon de l’Oranie au FLN et mène la chasse à l’OAS.

Il a nécessairement connaissance des tragiques événements du 5 Juillet, d’autant qu’ils furent précédés dans le bled d’exactions similaires ; l’indécision de Joseph Katz pèse lourd dans le drame mais n’explique pas tout. Durant quelques heures, alors que nos compatriotes, les plus attachés à l’Algérie de leur enfance ou les plus naïfs, se font massacrer, une autre partie s’est jouée : le FLN est à découvert, les 200 derniers fellaghas sont sortis des maquis; même si elle a abandonné ses positions en profondeur, l’armée française est totalement opérationnelle; les harkis, sachant ce qui les attend, sont prêts à tout; à Paris, Mitterrand est en embuscade ; une autre Histoire aurait pu être écrite.

L’énarque Chevènement y songea-t-il ? En tout cas, il se contenta de gérer le côté administratif des choses.

Congrès d’Épinay, Chevènement est à la manœuvre, petits trafics et listes noires pour lui, envolées lyriques pour Mitterrand. Suit une période besogneuse d’élu local, puis en 1979, au Congrès de Metz, il se venge de Rocard et rédige pour Mitterrand – encore ! – le programme qui le conduira à l’Élysée. Il n’est remercié que par le ronflant titre de ministre d’État mais il est tenu à l’écart du pouvoir réel;  en 1983 il démissionne ; 16 mois plus tard, il obtient enfin son premier grand poste, ministre de l’Éducation nationale, casse-pipe assuré que sa connaissance des rouages administratifs et syndicaux lui permet d’éviter.

Mitterrand imagine, dans ce début des années 90, la dissolution de la France dans l’Europe, il lui faut quelqu’un de sûr et sachant étouffer discrètement; sans rien lui dire de son projet, il nomme Chevènement ministre des Armées; celui-ci croit équilibrer l’européiste forcené Rocard, devenu Premier ministre, et porter une voix nationale ; comprenant enfin le subterfuge, il profite de la guerre du Golfe pour démissionner sous les quolibets.

1997, Jospin sait que son équilibre politique est instable, il a besoin d’un bon organisateur, d’un gestionnaire précis, il offre le ministère de l’Intérieur à Chevènement, Chirac aurait été l’un des rares soutiens. Son passage Place Beauvau laisse aujourd’hui comme souvenir principal la régularisation de 100 000 immigrés clandestins; là encore il est caution d’une fermeté apparente alors que s’organise l’antiracisme dogmatique de la gauche.

Sa nouvelle démission est encore peu claire, il ne s’oppose pas aux indépendantistes réactionnaires kanaks ou aux mafieux corses mais à l’absence du préalable d’abandon de la violence.

40 ans après Oran, nous sommes quelques-uns à escorter Chevènement à Toulouse, il vient de Sciences Po où l’accueil a été un peu vif ; déjà l’emprise libertaire/libérale. Traversant la place du Capitole, moi l’Oranais, j’aborde le sujet de l’Algérie qui sort des années de plomb, j’évoque un effort réel à faire vers l’Afrique du Nord pour éviter le déferlement. Il convient qu’il faudrait un effort financier important, une diplomatie active, que nous pouvons supporter, mais que le coût politique à court terme pour le décideur serait tel que personne ne le tentera…« Même pas vous  ? », je n’ai jamais eu la réponse. Quelques jours plus tard, celui qui de 3e homme aurait pu prendre la place de Jean-Marie Le Pen, voire battre Jacques Chirac, se saborde et s’effondre dans les sondages.

Quelques mois plus tard il laissera le Pôle républicain être assassiné par sa garde rapprochée et confiera avoir eu peur d’être élu par une majorité de gens de droite ; j’ai longtemps cru à cette explication, mais depuis hier je sais que la raison est tout autre…

Il y a 50 ans, dans un livre intitulé L’Énarchie ou les Mandarins de la société bourgeoise, voici ce qu’écrivait – caché sous un pseudonyme – Chevènement : « La permanence de l’esprit : celui d’une sélection sans âme, exercée au nom d’une conformité, celui d’une promotion sociale recherchée au nom d’un conformisme et payée du prix de l’individu.»

On les nomme les grands serviteurs de l’État, ils ne font pas de grande politique, celle des idées et de l’engagement total de soi, non, ils demeurent avant tout, comme Chevènement, comme Macron, des commis.

Gérard Couvert